Pour définir ce qu’on entend par « livre d’artiste », appellation très vague et recouvrant des réalités très diverses, je renvoie par facilité à l’article éponyme sur WIKIPEDIA. Tel qu’il sera évoqué ici, comme modèle à son expérimentation dans un cadre scolaire, il est le fruit de la collaboration d’un plasticien et d’un poète. Il est d’ailleurs dans la majeure partie des cas d’abord le travail d’un poète et ensuite celui d’un plasticien qui joue en quelque sorte le rôle d’illustrateur. La démarche inverse existe également, mais elle semble plus rare. Ce n’est pas une évidence, puisque historiquement, il a d’abord été le fait d’un auteur unique, tel le très célèbre « Jazz » d’Henri Matisse, pour lequel le peintre a lui-même écrit les commentaires très libres des collages constituant l’ouvrage, qui vient d’ailleurs d’être réédité aux éditions Anthèse pour la modique somme de… 950 € ! Un tel prix – tous les livres d’artistes sont chers – s’explique avant tout par la rareté et la faiblesse des tirages, ainsi qu’au recours à des procédés parfois très artisanaux (poèmes recopiés à la main et illustrations originales pour chaque exemplaire)…
Plasticien et poète, donc, à l’exemple les livres présentés naguère par Pierre Dhainaut, poète contemporain majeur, mon bien aimé professeur de lettres au lycée Jean Bart de Dunkerque, dont j’ai déjà si souvent parlé, tant l’année de compagnonnage qu’il avait offerte à la classe a laissé un profond sillage… Quand il eut achevé de baliser les chemins du haïku pour mes élèves, et constatant la qualité de leurs productions plastiques, il a émis l’idée de rassembler les deux disciplines pour se lancer dans la conception de « livres d’artistes ». Et pour illustrer son propos, il avait ramené, lors de sa visite suivante, plusieurs de ceux qu’il avait lui-même publiés avec le concours de divers plasticiens. Sa proposition a connu une descendance inespérée…

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Pourquoi ?

Comme souvent, c’est a posteriori que j’ai engagé une réflexion de fond pour justifier la production en classe de tels « livres d’artistes », pour savoir s’il fallait la faire perdurer… Il me semble qu’il y a au moins quatre bonnes raisons à un tel investissement en temps… – D’abord une nouvelle occasion de magnifier. Quelle plus belle mise en valeur pour un travail d’écriture poétique ? Tenir entre les mains un « livre d’artiste » regroupant de beaux poèmes, de belles illustrations, au terme d’un travail témoignant de la patience investie dans la confection d’un objet rare et précieux, est un plaisir à nul autre pareil ! C’est laisser une trace de soi qui dépasse en originalité et en beauté nos classiques recueils de textes libres et nos expositions d’arts. C’est aussi accéder à un objet strictement personnel alors que les autres supports de communication sont collectifs… – Ensuite, « lier » travaux d’écriture et arts plastiques. Il me faut à ce propos insister sur le fait que ce ne peut être un travail de début d’année, ne serait-ce que parce qu’entrer dans les arts par le biais de l’illustration me semble bien trop limitatif… Il y a nécessité de ménager au départ la plus grande ouverture possible, et réserver pour plus tard ce domaine très particulier consistant à illustrer. D’ailleurs, certaines des plus belles réalisations montrent l’impact, par exemple, du travail sur l’abstraction, aboutissant à des illustrations soit abstraites mais ô combien signifiantes, soit très stylisées et donc très « fortes »… – Ensuite encore, engager des enfants désireux de le faire dans un projet à long terme où peut se développer une intentionnalité forte, une réflexion en va-et-vient entre écriture et dessin, un souci de la cohérence, une projection imaginative dans le besoin de trouver une forme originale… Une qualité de patience devient nécessité, à laquelle fut d’ailleurs sensible Pierre Dhainaut : « Nous ne ferons rien de juste sans patience, sans amour. Ces enfants l’ont également prouvé par ces livres où ils ont recueilli leurs poèmes, en les recopiant avec le plus grand soin, en les accompagnant de leurs aquarelles ou de leurs dessins, en choisissant la couleur et le format des feuilles, de véritables livres d’artistes. » – Enfin, permettre dans le domaine de l’écriture quelque chose prenant statut de « chef d’oeuvre » tel que je l’ai caractérisé à propos du travail personnel en recherches mathématiques dans un précédent article. Plus fondamentalement peut-être, et cela s’applique d’ailleurs à un domaine bien plus large que celui des seuls « livres d’artistes », si nous n’avons pas à faire de nos élèves des artistes, il nous faut en revanche les faire entrer dans des démarches qui sont celles d’artistes, pour qu’ils deviennent des lecteurs, des regardeurs, des écouteurs dotés d’une empathie supérieure avec les créateurs et la création, pour qu’ils puissent ensuite considérer les choses comme « de l’intérieur ».

Comment ?

Il faut ici d’abord noter qu’il existe une différence apparue très spontanément entre les livres que nous avait présentés Pierre Dhainaut et ce que les enfants ont réalisé par la suite. Comme je l’ai dit, le « livre d’artiste » est souvent le fruit d’une rencontre : en gros, le poète et le plasticien se mettent d’accord sur un projet commun ; le poète écrit ; le plasticien reçoit et illustre. Il y a bien sûr un dialogue, une écoute et un regard mutuels, des ajustements… Or, jamais les élèves n’ont conçu un tel travail en binôme. Ils ont fait systématiquement oeuvre tout à fait personnelle. Les deux ou trois fois où j’ai crû bon de proposer un travail à deux, et bien qu’ayant argumenté en mettant en valeur la complémentarité des poèmes de l’un et des dessins de l’autre, je n’ai rencontré aucun écho favorable. Le « nôtre » ne paraît pas concevable dans un exercice où les ressentis convergent très fortement vers le « mon » ! C’est bien ainsi… L’itinéraire suivi est en revanche conforme à « ce qui se fait », c’est à dire écrire d’abord des poèmes, songer ensuite à l’illustration et réfléchir enfin à la forme originale que prendra le livre. Depuis cette année scolaire fabuleuse (2008-2009) qui vit l’entame de cette production, une trentaine de livres ont vu le jour, de façon très irrégulière, avec des années riches, des années plus pauvres. Il me semble que le cour double où je pouvais conserver des élèves deux années consécutives étaient plus favorables ; puisque qu’il fallait bien que « l’enfant (fît) d’abord le tour de sa maison » (Freinet), les poèmes arrivaient souvent en deuxième année. Mais j’ai bon espoir pour la suite, puisque désormais, c’est en CE2 qu’a lieu le lancement de la production de textes libres et que s’opère « le tour de la maison » ! Cette trentaine d’exemplaires me permet donc de faire le point et de décrire un éventail de procédures déjà large, qui concernent la technique d’illustration et le procédé de reproduction des six exemplaires qui sont la règle (quatre pour l’auteur, un pour Pierre Dhainaut qui y tient beaucoup, un pour moi, que je thésaurise également précieusement).

L’écriture…

Parmi ceux que nous avait montrés Pierre Dhainaut, certains livres étaient manuscrits, d’autres imprimés (artisanalement, aux caractères en plomb), ce choix dépendant du nombre d’exemplaires publiés. Il va sans dire que le manuscrit constitue un travail long et méticuleux. « Oiseaux d’ici » par exemple, ce sont cinq poèmes relativement longs dans quinze exemplaires. Et encore faut-il posséder une belle écriture bien lisible !
En classe, j’ai toujours privilégié le manuscrit, parce qu’il me semble qu’il y a là une approche plus sensible, une trace plus personnelle, tout autant qu’un apprentissage du soin, de l’attention soutenue et de la patience. En fonction de l’épaisseur et de l’opacité du papier utilisé, on a eu recours pour écrire droit à des traits de crayon de bois très légers ensuite effacés, ou à un support ligné comme dans les blocs de papier à lettres. Pour la facilité, plutôt que le plume et l’encre de chine qui ont été testées avec quelques drames à la clé, on a opté pour le « V7 » noir indélébile. Mais certains enfants, justement, ne possèdent pas une belle écriture ; ou alors l’effort nécessaire leur semble hors de portée. Il a donc fallu se résoudre, parfois, à faire des collages d’imprimés au traitement de texte sur des pages déjà illustrées.

L’illustration…

Tout est possible, la seule exigence étant de parvenir à reproduire l’illustration six fois avec un maximum d’unité. Il y a donc là une fois encore un choix à opérer. Si l’on utilise une technique où cette reproduction quasiment à l’identique est possible, on refera six fois ! Si la technique rend cette exigence trop aléatoire, on aura recours à la photographie, au scanner et à l’imprimante. Parmi les techniques d’illustration qui ont été déjà utilisées dans ma classe, l’aquarelle et le monotype viennent en tête. L’aquarelle se prête assez bien à une reproduction « à la main », à la condition de faire tous les exemplaires en même temps, un peu « à la chaîne ». En revanche, cela s’est avéré impossible avec le monotypes pour lequel il a fallu faire appel à la technologie ! Un seul livre (un peu marginal, j’en reparlerai) a été illustré par des « graphismes » (c’est ainsi que nous appelons les dessin en noir et blanc, au stylo, au feutre ou au marqueur). En revanche, personne n’a encore eu l’idée de tirages de linogravures…

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La forme…

Chaque « livre d’artiste » prend une forme originale, s’éloignant plus ou moins du modèle classique relié. Originalité quant aux dimensions, quant aux proportions, quant au choix des papiers et cartons, quant à l’opportunité d’un reliure et sous quelle forme, etc. Les exemplaires déjà réalisés évoluent d’un modèle assez classique d’« infolio » sous couverture cartonnée avec reliure sommaire en raphia à quelque chose de moins banal, par exemple sous forme de dépliant…

La « justification »…

Comme chez les artistes, tous les livres ont reçu leur « justification », c’est à dire une datation, le numéro de l’exemplaire / 6 et la signature de l’auteur.

Il paraît bien compliqué de donner par l’illustration une idée de ces très belles réalisations dans le cadre d’un article condamné au noir et blanc. J’ai fait malgré tout le choix de joindre à cet écrit quelques photos, mais je recommande d’aller voir ce que j’ai déposé sur le « MUZ » ; c’est en couleur et les photos ont été faites par un bon artisan ! On pourra voir beaucoup de livre au bas de l’« atelier » traitant de la poésie ; en voici le lien direct :
http://lemuz.org/atelier/4668

Deux livres sont aussi téléchargeables en format PDF. L’un est composé de haïkus et de monotypes abstraits : http://lemuz.org/sites/default/files/livre_antonin.pdf
L’autre présente l’originalité de constituer une sorte de « dérive », puisque sa teneur est philosophique ; il est l’assemblage de textes de réflexion et de « graphismes » :
http://lemuz.org/sites/default/files/livre_loick.pdf

Je renvoie également à un précédent article traitant du monotype, que j’avais illustré de la totalité des pages du livre « L’arbre » de Margot.
« 5 kaïkus d’hiver » de Camille Six exemplaires « à la main », manuscrits avec en page centrale une aquarelle. Les six aquarelles peintes « à la chaîne » étaient étonnamment semblables ! Reliure au raphia.
« Le jardin » de Chloé Six exemplaires également réalisés « à la main » : poèmes manuscrits sur des fonds de pages décorés à l’aquarelle. Comme pour le livre précédent, la couverture est un montage informatique utilisant une aquarelle trop complexe pour être reproduite six fois. Reliure par collage.
« Nuit et jour, peur et joie » de Margaux A l’inverse des deux précédents, c’est un montage au traitement de texte de haïkus et d’aquarelles de beaucoup plus grand format numérisés. Reliure par collage.
« Rouge » de Jeanne Voici un livre entièrement réalisé « à la main », aussi bien la couverture que l’unique page qu’il contient. Bien sûr, tout est rouge… sauf le poème manuscrit en noir. Reliure par collage.
« La nuit » de Léonard Ce livre est un collage. Sur un accordéon de papier de format très allongé ont été collés les poèmes numérisés et les photos d’un seul graphisme à différentes étapes de sa réalisation. Ces dernières ont été assemblées dans l’ordre inverse de leur achèvement pour figurer par éclaircissement progressif la venue du jour. Reliure par collage.
« La dernière feuille » de Paula C’est un livre « mixte ». La couverture a été longuement travaillée à l’éponge avec des peintures aux teintes évoquant l’automne. Le poème a été copié à la main six fois. Les aquarelles qui illustrent le titre puis le poème à l’intérieur ont en revanche été traitées en photo, leur reproduction à l’identique étant trop aléatoire et surtout trop dévoreuse de temps de travail ! Reliure au raphia.
« Contrastes » d’Antonin J’ai parlé de ce livre dans l’article sur le monotype. Les haïkus qui évoquaient tous une idée de contraste ont été illustrés en choisissant des monotypes abstraits issus d’une importante série de tâtonnements techniques, au sentiment purement subjectif… Pas de reliure (encartage). (Lien vers le MUZ ci-avant)
« Textes à réfléchir » de Loïck Ce livre est original : il n’est pas bâti sur des poèmes, mais sur des « textes philosophiques ». Il est illustré de « graphismes » réalisés à son intention. Pas de reliure (encartage). (Lien vers le MUZ ci-avant)

Jean-Marc Guerrien – CM1 – école Lamartine, Dunkerque – mai 2013.

Cliquez ici pour retrouver l’article avec les photos des réalisations des élèves

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